LE TOMBEAU DES CARAÏBES, DIALOGUE AU BORD DE LA FALAISE
à Ernest Pépin
Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée
O récompense après une pensée
Qu'un long regard sur le calme des dieux!
Le cimetière marin
Paul Valéry
Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.
Charles Baudelaire
La mer
homme de si peu de survivance, de lambeaux d'existence, un baquet de jours sales obstrue les sources hésitantes de ton passage. Un éboulis de temps a fait de toi un marécage couvert de joncs et de sphaignes et de nénuphars pensifs sous la seule musique des rainettes et des poules d'eau. Ton ombre est plus distincte que ce spectre que tu es devenu, homme d'infime réminiscence.
L'homme
Qui m'appelle dans ce désert de sel et de salpêtre ? Je ne vois plus d'être humanisé sur ce monde et mes yeux sont brûlés par tant de vide dans tant d'infinité. Tout homme doit dépasser son destin d'éphémère et je n'en vois pas un qui regarde le ciel et la voûte des nuits et je n'en vois pas un qui s'élève. De vous avoir aimé êtres humains, si humains que mon amour fut grand, de vous avoir caressé dans un destin magique, de tout cela je souffre et je me meurs.
La mer
Illusions, illusions bercées de trop d'innocence, que ce bouquet de jours sucés comme sucre d'orge, te voilà seul et pour toujours car c'est l'heure de quitter tes oripeaux d'infortune et de me rejoindre avant le temps des glaciations. Il te faut prendre la mer, me prendre et m'étreindre, il te faut fuir les terres arides, les steppes humaines et me coucher sur un lit de possidonies, moi la mer, l'origine et la fin de tout.
L'homme
Où sont ces fraternelles embrassades, ces serments échangés et la vive clarté des sourires d'amis. Un magma d'oubli a couvert de néant toutes ces fleurs semées au bord de mon passage. Toutes mes lettres se sont perdues comme des bouteilles jetées dans les mers de l'indifférence.
La mer
Sous des élytres de nuages nous nous protégerons des feux du soleil et dans les flots gorgés d'or et de bleu, nous danserons la valse marine sous le regard bleu des dorades et des oiseaux aquatiques. Viens le vent nous appelle et c'est le temps du voyage et c'est le temps des rêves d'embruns et de houle. Il te faut tout laisser tes espoirs évidés d'humanité. Tu es seul. Je te donne des tempêtes sublimes et des couchants fabuleux et un bercement rythmé des vagues comme une transe.
L'homme
Je suis las des sentiers pierreux et dans les citadelles que j'ai bâties, un ossuaire de rêves, la solitude glacée répand ses écuelles de vide. Je ne sens plus les arômes des âmes mais les nauséeuses putréfactions des cadavres, hommesy figés dans des destins crépusculaires, prévisibles et sans force.
La mer
Te voilà enfin prêt, homme au destin tragique, partir sur les flots et laisser seul au vent l'écume des souvenirs et des désespérances pour les prismatiques couleurs des océans et le roulis et les passementeries de cormorans ety l'aventure perpétuelle, naître sans cesse sans cesser de mourir.
Thierry Caille
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